Hier matin, nous avons eu la chance de visiter un des hauts lieux port-gentillais : l'usine à bois Corà Wood Gabon.
L'usine est en quelque sorte le berceau de la ville de Port-Gentil, qui s'est développée à l'âge d'or des forestiers. Elle fut construite en 1947 et s'appelait à l'époque la Compagnie
Forestière du Gabon. Pendant très longtemps, elle a été la plus grande entreprise de production de
contreplaqué au monde ! La CFG était à l'origine une société française et elle a appartenu à l'Etat gabonais après l'indépendance, en 1960. En l'an 2000, elle est devenue une
filiale de l'entreprise italienne Corà Domenico & Figli. Elle emploie aujourd'hui environ 1500 salariés et exporte à travers toute l'Europe, en Libye et en Arabie Saoudite entre autres
...
C'est l'épouse du DG en personne qui a eu la gentillesse de nous faire la visite. Elle et son mari nous ont fait découvrir une usine, bien sûr, dont ils peuvent être fiers, mais aussi un nouvel
univers, celui des forestiers (d'habitude, on baigne un peu plus dans le pétrole, pouah ! ;o) ). Ils nous ont décrit avec beaucoup de passion les ficelles d'un métier qui relève plus
de la récolte que de l'exploitation, les difficultés, les enjeux environnementaux et économiques, la vie sur les campements.... Je vais essayer de vous raconter tout ce que j'ai appris
:
La prospection :
Le Gabon, c'est 85% de forêt et une espèce en particulier, l'okoumé, que l'on ne trouve nulle part ailleurs. L'okoumé est un bois très apprécié des forestiers car il est facilement
transportable (légèreté et flottabilité) et des clients pour sa jolie couleur rosée. Le kevazingo et le moabi font partie des autres essences recherchées pour leur qualité (et pas seulement leur
nom poétique ;o) ).
La phase de prospection utilise à la fois la pointe de la technologie et des pratiques datant des premiers forestiers. Sur la future parcelle, les arbres intéressants sont d'abord repérés sur le
terrain, par un petit groupe de forestiers. Le terrain est cartographié par avion pour évaluer la densité de chaque espèce. Puis armés de machettes et boussoles, des équipes
quadrillent les zones interessantes... et enregistrent les coordonnées GPS des arbres.
La récolte :
Quand le terrain est bien repéré, les forestiers construisent leur camp de base. Comme le camp est en général loin de toute civilisation, il faut penser au dispensaire, à l'école et aux moyens de
ravitaillement qui permettront aux familles des forestiers de vivre convenablement pendant l'année à venir.
Sur les quelques 800 000 hectares de forêt exploités par Corà Wood Gabon, seule une parcelle de 2500 ha est exploitée chaque année. Sur cette parcelle, les forestiers ne prélèvent qu'un ou deux
plants seulement par hectare. Et pas question de défricher la forêt à grands coups de pelleteuse pour faire des routes qui permettront de trouver l'arbre idéal (comme cela a été fait en Amazonie)
!
La parcelle exploitée est ensuite laissée tranquille pendant 25 ans. Les chemins forestiers sont fermés pour empêcher les cultures sur brûlis et pour éviter que d'autres véhicules passent. Il
faut seulement 2 ans pour que la forêt reprenne ses droits et que le chemin soit à nouveau impraticable. Les éléphants font leur travail de jardinier en replantant les graines de moabi qu'ils ont
digérées.
Nous avons appris que les arbres ont une durée de vie limitée ; de quelques siècles soit, mais limitée tout de même. Ainsi, couper un arbre vieux de 600 ans n'est pas forcément un crime comme je
le pensais. Au contraire, cela permet aux plus jeunes pousses de profiter à leur tour de la lumière du soleil et de pouvoir s'épanouir. Ainsi, la forêt se renouvelle.
Une question me taraude cependant et je n'ai pas osé la poser hier : si l'on coupe tous les arbres vieux de plusieurs siècles et sachant que certaines espèces comme le moabi ont une croissance
lente, ne risque-t-on pas de changer le visage de la forêt en favorisant la pousse des espèces plus rapides ? Puisque l'on revient tous les 25 ans sur la même parcelle ...
Le transport :
Une fois coupés, les grumes (la partie du tronc entre la base et les premières branches) sont chargées sur des wagons pour rejoindre Lambaréné, où elles descendront l'Ogooué en radeau jusqu'à
Port-Gentil. Si je me souviens bien, un radeau peut convoyer une soixantaine de grumes.
Mais beaucoup d'obstacles se dressent sur la route ! Par exemple, en saison sèche, le fleuve n'est pas assez profond pour transporter les radeaux qui risquent d'échouer sur un banc de sable. Et
puis, il n'est pas toujours facile de bouger des troncs qui peuvent faire 25 m de long et 3.50 de diamètre (encore moins de les charger sur un camion...) !!
En arrivant à POG, les grumes sont stockées dans le parc à bois sur le front de mer pour une bonne conservation du bois.
La visite de l'usine :
Première impression en entrant : ça sent super bon l'huile d'olive ! La sciure et le bruit incessant des machines nous rappellent toutefois qu'on n'est pas sous les oliviers de Provence, mais
dans une usine. Le hangar est immense et notre hôte nous explique qu'il y a quelques années à peine, il n'y avait ni fenêtre ni système d'aération. On s'imagine aisément la chaleur étouffante que
les ouvriers devaient supporter, surtout en saison humide ! Les lampes suspendues assuraient l'éclairage en permanence. (Les carrés de lumières que l'on voit sur la photo, ce sont les ouvertures
qui ont été faites dans le toit en tôle, pas des lampes.)
Nous avons pu voir toute la chaîne de production du contreplaqué. Je n'aurais jamais imaginé que ça se passait comme ça (en fait, je ne m'étais jamais vraiment posé la question ...) !
Les grumes sont tout d'abord découpées en billes de bois de la longueur voulue. Ces billes sont "pelées" pour retirer toute l'écorce. Ensuite, il faut imaginer un taille-crayon géant ! Les billes
tournent contre une lame qui les débarrasse d'abord de l'aubier (la partie encore jeune du bois) puis "déroule" le bois en une couche très mince (1 ou 2 mm) comme on aiguise un crayon. Cette
opération prend quelques minutes à peine et se termine par le ré-enroulage de cette fine pellicule de bois sur elle-même. Les plus beaux feuillets sont appelés "l'âme" du bois. Joli, non ?
Après le déroulage du bois encore humide, on effectue les opérations :
- de tri, uniquement effectué par des femmes, qui parait-il, ont plus de doigté et de finesse pour reconnaître la qualité du bois
- de séchage dans des étuves
- d'encollage des différentes plaques,
- de presse
- de ponçage et mastication
etc ... jusqu'au produit fini !
En gros, il y a quand même 50% de déchets sur l'ensemble de la production de contreplaqué., ce qui est jugé très bon par le directeur, mais il n'est pas pour autant nécessaire de jeter ces
déchets ! Le coeur du bois est utilisé pour fabriquer des palettes, et les feuillets perdus (aubier, bois avec des défauts etc...) sont récupérés pour être brûlés et faire ainsi fonctionner
l'étuve. Les plus grandes chutes sont assemblées, et pourront former certaines des couches internes des assemblages de contreplaqué (plis encollés).
Nous avons également visité la scierie et le laboratoire où sont effectués les tests de qualité de la colle du contreplaqué (recette maison tenue secrète !!). Et puis nous avons assisté à
l'affûtage des lames.
Enfin, nous sommes entrés dans la "Cathédrale", immense structure en bois de 80m de long dont la particularité est que la voûte n'est soutenue par aucune colonne ! Elle aurait été construite par
les
Compagnons du Tour de France (non, pas les cyclistes !!) il y a près de 60 ans.
La concurrence :
Les forestiers européens sont soumis au Gabon a des règles très strictes (et c'est très bien !). Seulement il est dommage que ces mêmes règles ne s'appliquent pas forcément à d'autres pays
... La Chine est devenue le premier exportateur de bois dans le pays au prix d'une exploitation beaucoup moins contrainte et raisonnée de la forêt gabonaise. Il arrive que les grumes soient
envoyées directement en Chine pour être transformés sur place, puis revendus au Gabon ...
A POG, Corà Wood est la seule entreprise à produire du contreplaqué sur place. Elle doit supporter de nombreuses taxes (à l'hectare, au m3 ...) en plus des coûts de production et de transport
relativement élevés. Mais elle tient une place très importante dans le coeur des port-gentillais et c'est vrai qu'ils peuvent être fier de leur usine !
Pour en savoir plus, je vous invite à consulter le
code forestier du Gabon et le site
bois.com.
Enfin, j'espère que je n'ai pas trop raconté de bêtises sur la filière bois et le métier de forestier. Si c'est la cas, merci de m'en informer pour que je puisse améliorer cet article :o)